tsvi-tsvi

UNE EXPOSITION DE NICOLAS MILHÉ

 

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Exposition du 18 avril au 7 juin 2014
Vernissage le jeudi 17 avril à partir de 19h00
galerie melanieRio
34, boulevard Guist’hau, Nantes
Du mercredi au samedi de 15h à 19h et sur rendez-vous
Fermé le 1er mai

 

Le fait politique, qu’il soit actuel ou historique, offre peu d’accès à la contemplation. Pourtant, il est un espace organisé par l’image et l’étude iconographique, et en cela, il intéresse de nombreux artistes. Agile dans le renversement du point de vue, Nicolas Milhé aime à réactiver des savoirs historiques et les teinter d’anachronismes ou de contradictions, dans une partie de ping-pong qui se mise entre archives et actualisations. tsvi-tsvi est la première exposition personnelle de l’artiste à la galerie Mélanie Rio. Le titre, énigmatique, suggère la figure tutélaire de Rosa Luxemburg1, emblème de la lutte pour un internationalisme prolétarien, visionnaire controversée, qui dans ses lettresadressées à ses amis et camarades, évoque le zinzinulement de la mésange charbonnière, « douce consolation » qui l’accompagne durant ses périodes d’incarcération, jusqu’à son assassinat par ses anciens camarades du parti social-démocrate (SPD). Ses écrits épistoliers sont autant de réflexions sur les conditions de détention, l’enfermement et la solitude, qu’une ode à la vie.

« Sur ma tombe, comme dans ma vie, il n’y aura pas de phrases grandiloquentes. Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : “tsvi-tsvi”. C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce “tsvi-tsvi” qui, jusque là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que “tsvi-tsvi”. »

À la lecture des œuvres de Nicolas Milhé, l’on s’interroge sur une forme d’ironie pratiquée dans le ton et la forme, où le sublime et le réel sont convoqués, l’art, le politique et la vie confondus. Éloigné d’intentions nostalgiques, Nicolas Milhé remet sur le tapis une époque charnière de l’histoire, en ouvrant la possibilité d’une lecture décentrée de cet héritage. Pour la première fois dans l’œuvre de l’artiste, Rosa Luxemburg apparaissait déjà aux côtés de Karl Liebknecht, dans l’installation Spartacus 3 dont le postulat, la ligue Spartakiste, fondée par les deux protagonistes, reprenait la figure de l’esclave comme allégorie du travailleur. Alors qu’il présentait un ensemble monumental de maquettes de bâtiments censés représenter la vie d’un ouvrier lambda – l’Éducation, le Travail et la Mort – de manière assez basique et brute, pour la galerie Mélanie Rio, l’artiste s’autorise un parti pris esthétique plus précieux et néanmoins armé de cynisme. Le travail de Nicolas Milhé, bien qu’il n’est pas narratif, convoque des faits historiques avérés ; il vise à réconcilier l’impossible et le réel, tout en inscrivant sa pratique dans les champs de la géopolitique et de la réinterprétation.

« La politique est relative aux affaires de l’État et à leur conduite, la politique c’est la société organisée, c’est un ensemble structuré, en vue de résultats, d’actions déterminées, c’est une architecture viable dont les éléments coordonnés sont interdépendants, c’est un corps organisé, un corps pourvu d’organes, un corps vivant, réglé et ordonné. Ce sont ces organes qui habitent le corps de la République et par extension celui de la politique que Nicolas Milhé détache, sépare et interroge. Ces organes du pouvoir sont au cœur de la problématique soulevée et manipulée par le travail de l’artiste, car si les organes sont de manière générale des ressorts, des moyens, ils sont plus précisément, depuis leur origine commune en latin, organum, des instruments. Cette question de l’instrument tout comme celle de l’instrumentalisation, qui en dérive, intervient à tous les niveaux du travail de l’artiste. (…) Les os, les dents, les yeux, à l’image d’autres détails architecturaux emblématiques, voire problématiques, sont des symboles dont Nicolas Milhé questionne le renouvellement et qu’il instrumentalise au sens figuré comme au sens propre. Il les prélève donc à même l’organisme politique, pour les modifier, les remplacer, puis les replacer, seuls, grossis, réduits, à l’envers ou de biais dans un autre genre d’organisme, celui de l’art. » 4

Œuvre centrale de l’exposition et point de départ historique, Rosa Luxemburg, représente une femme toute entière, inerte. Un léger anachronisme laisse entrevoir dans l’incarnation réaliste, toute l’actualité d’un symbole pénétré par sa franchise et sa présence, dont le teint de perle, laiteux, nous éloigne des sculptures de fond de jardin et rejoint les fantômes. Qu’on ne s’y trompe pas, le sujet ici est bien conceptuel – il ne s’agit pas de rendre hommage à la carrière de Rosa Luxemburg, sa rigueur doctrinale, ou sa beauté féminine – l’artiste développe un principe de réactivation anachronique d’un personnage historique, comme il a pu le réaliser à Bordeaux, en personnifiant Michel de Montaigne 5. Selon le principe du casting sauvage, les modèles, dont la correspondance physique est assez aléatoire, sont pris dans un échantillon quasiment prélevé depuis l’atelier. Leur silhouette est scannée, reproduite en 3D, puis taillée dans un bloc de marbre par un outil numérique, les finitions sont plus traditionnelles, mais il s’agit bien d’une sculpture assistée par ordinateur.

tsvi-tsvi convie un symbole politique incontournable, ancré dans le contexte socialo-marxiste de l’Allemagne et son héritage. La pensée de Rosa Luxemburg est encore influente, elle conserve un caractère ultra moderne et très actuel, sur les questions liées à l’internationalisme ou l’écologie. Donc rien d’étonnant quant à son influence sur le SHB (Sozialistischer Hochschulbund), association universitaire socialiste, fondée au tournant des années 1960 et 1970. Ce syndicat s’est révélé être une branche dissidente du parti social-démocrate, défendant des opinions sectaires qui n’étaient plus en accord avec le mouvement marxiste ; il évoque la trahison, la traîtrise. Représenté ici par une affiche extraite du réel historique, celle-ci est rehaussée d’une trame dorée, ornementale, qui enferme et brouille la lecture. Mais l’or prend aussi la lumière, éblouit, extasie et sublime, laissant rayonner le désenchantement. Employant un vocabulaire minimaliste et sobre, Nicolas Milhé interroge le statut de l’image. Et tsvi-tsvi, par un détour pictural, puise dans les oubliettes de l’histoire des motifs de drapeaux dont les symboles graphiques et colorés portent une charge éminemment idéologique, le plus souvent dramatique, dont la plasticité simple et l’intérêt visuel évoquent une peinture géométrique brutaliste.

L’anachronisme et la circulation rétro-futuriste entre tous les symboles convoqués ici sont un moyen d’actualiser des icônes, les inscrire dans le réel et revisiter la fonction mémorielle et culturelle de l’histoire. L’exercice a quelque chose de vain et d’absurde ; il restitue à des problématiques atemporelles – les jeux de domination – leur violente répétition. tsvi-tsvi est un doux chant révolutionnaire qui souffle l’idée que l’amour et la mort sont indissolublement liés, que la nature contribue sensiblement à l’approche humaniste de toutes les luttes, mais que la ritournelle emprunte ses accents au slogan punk, No Future.

Edwige Fontaine


1 : Botaniste de formation et naturaliste, Rosa Luxemburg (1871-1919), était militante marxiste, théoricienne du socialisme, révolutionnaire, fondatrice de la Ligue Spartakiste, pacifiste, pionnière de la pensée féministe, internationaliste, écologiste, elle s’est vivement opposée au capitalisme, au colonialisme, et à l’insurrection militaire, ce qui lui a valu de vivre dans la clandestinité et d’être enfermée à plusieurs reprises à partir de 1905. Lors d’un prétendu transfert vers une prison, elle est assassinée en même temps que Karl Liebknecht.

2 : Rosa, la vie – Lettres de Rosa Luxemburg, Éditions de l’atelier, Ivry-sur-Seine, 2009. Les lettres réunies dans ce recueil ont été écrites en prison pendant la période 1914-1918.

3 : Spartacus, Lieu Commun, Printemps de septembre, Toulouse, 2012.

4 Extrait du texte de Laetitia Paviani, Documents d’artistes Aquitaine, 2014.
5 Nicolas Milhé, Montaigne, commande publique, cour d’appel de Bordeaux, 2014.

Avec la participation du CNAP Centre national des arts plastiques (avance remboursable)

Crédits photographiques : Adrien Selbert.

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